Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
La psychologie du travail a-t-elle sa place dans le monde des RH?

Explication NAÏVE et harcèlement moral

3 Janvier 2011 , Rédigé par Marguerite Weber Publié dans #Réflexions

Pour poursuivre ma réflexion, je vous livre ma recherche sur : "l'explication naïve et harcèlement moral".

 

L'objectif de cette recherche qui s'inscrit dans les lignées des nombreuses études menées depuis Kelley (1967) sur les théories de l'attribution, est de montrer à travers l'exemple du harcèlement moral, que les sujets attribuent les causes d'un événement en fonction de trois informations principales : le consensus, la distinctivité et la consistance. Il s'agit aussi de montrer l'influence de la croyance dans un monde juste (BJW, Lerner, 1966) et de la norme d'allégeance (Gangloff, 2007) sur les attributions.

 

Deux hypothèses sur les trois reprises de Mc Arthur ont été confirmées. De plus, les deux hypothèses suivantes qui veulent montrer l'influence de la BJW et de la norme d'allégeance n'ont pas été validées.


Finalement, la recherche conduit à s'interroger sur le nombre total d'informations requises pour que les sujets analysent une situation et attribuent la cause de l'événement à une personne, au stimulus ou aux circonstances.

 

1) Les théories de l'attribution selon Kelley

 

 

L'individu cherche à contrôler les événements. Pour cela, il note les différents indices qui lui permettront d'inférer les caractéristiques, les intentions, les qualités de l'individu en face ou de l'évènement qui a eu lieu. Cet ensemble d'inférences est désigné sous le terme « d'attribution causale ». Ce mécanisme se développe dès que « la situation ne serait pas claire, lorsque l'information serait insuffisante ou ambiguë » (Gineste, 1982). Il existe plusieurs théories de l'attribution causale. Cette recherche se base sur la théorie de la co-variation de Kelley, développée au cours du temps grâce aux apports et critiques de ses contemporains.

Pour Kelley, les études sur les théories de l'attribution commencèrent avec les travaux de Heider en 1958. Celui ci joua un rôle central dans l'organisation et la définition des théories de l'attribution. Cette théorie explique comment les individus attribuent des explications causales à des évènements, alors même qu'ils n'ont pas tous les éléments leur permettant d'analyser cette situation. Cette manière naïve du « monsieur tout le monde » fut dénommée par Heider « psychologie naïve » (Kelley, 1973) pour qui, attribuer une cause à un événement, c'est le rendre prévisible, donc maîtrisable.

Il existe deux types d'attributions. L'une interne tend à expliquer le comportement de l'individu par son caractère, ses traits de personnalité. L'autre externe consiste quant à elle à expliquer le comportement d'un individu en fonction des circonstances.

Heider souligne la distinction entre attribution interne et externe. Il parle de « causalité personnelle », liée à l'acteur, et de « causalité impersonnelle », indépendante de l'acteur.

Heider (1958) a noté que les individus ont tendance à dévaloriser une personne à qui il arrive des malheurs (Lerner & Simmons, 1966). Les études de Lerner montrent que des observateurs, qui estimaient ne pouvoir changer le destin d'une victime innocente, rejetaient la victime en la décrivant en tant que personne indésirable. De même, un agresseur justifiait son attitude en se persuadant que la victime était responsable de son sort (Lerner & Simmons, 1966 ; Lerner & Matthews, 1967).

Pourtant, Chaikin & Darley (1973) constatent que, si un observateur estime pouvoir lui aussi être victime, alors il pourrait ne pas rejeter la victime et cela en fonction de la gravité de l'évènement. Il serait donc plus enclin à condamner l'acteur du préjudice causé à la victime.

Jones et Davis (1965) estiment, quant à eux, qu'un acte est volontaire et que, parce qu'il est estimé volontaire, il peut être interprété par l'individu. Ainsi, l'explication causale d'un acte peut être attribuée à des particularités personnelles de l'acteur (son caractère), c'est à dire à des attributions internes. Toutefois, pour interpréter un événement on ne peut nier l'importance de la situation qui a obligé l'acteur d'agir de telle ou telle manière.

Kelley (1967) suppose que les gens analysent les causes tout comme les scientifiques utilisent l’analyse de la variance pour déterminer les causes du comportement. Afin de déterminer la cause d'un évènement, l'individu agit comme un expert qui construit et examine trois conditions expérimentales de contrôle pour tester chaque hypothèse causale. Il utilise donc la méthode de différence de Mill pour déterminer quel facteur est responsable de la différence entre l’occurrence et la non-occurrence de l’événement, et donc quel facteur se trouve être ainsi la cause de l’événement.

La méthode de Mill est le repérage des conditions à la fois suffisantes et nécessaires pour qu'un événement apparaisse. Un facteur est dit « suffisant » si sa présence correspond à la présence de l'évènement. Un facteur est dit « nécessaire » si son absence coïncide avec l'absence de l'évènement.

Ainsi, Kelley & Michela (1980) définissent la cause comme étant « la condition qui est présente quand l'effet est présent et absente quand l'effet est absent ». Cependant, il semble que les individus peuvent également expliquer un événement par une comparaison entre différentes situations qui se ressemblent plus ou moins mais dans lesquelles l'effet n'apparaît pas (Karsenty, 1996). Ceci impliquerait qu'un individu attribue une cause à tel ou tel événement en fonction de ses connaissances.

Kelley a donc, au fil du temps, développé son modèle de la co-variation qui explique que la cause supposée varie en même temps que l'explication donnée (Kelley, 1967, 1973 ; Orvis, Gunningham & kelley, 1978 ; Passer, Kelley & Michela 1978, Kelley & Michela, 1980 ; Wimmer & Kelley, 1982).

Ainsi, les individus se basent sur trois sources d'information pour donner une explication causale à un événement. L'évènement est un effet/acte que réalise l'acteur/l'individu quand apparaît l'objet/stimulus.

Ces trois sources sont :

  • La différenciation ou distinctivité du stimulus existe si l’effet ne se constate qu’en présence du même objet et qu'en présence de cet objet précis et pas d'un autre. Cela répond à la question : est ce que l'acteur se comporterait ainsi dans d'autres circonstances ou avec d'autres objets?

  • La consistance existe quand l’objet est présent, l’acteur crée l'effet en sa présence. Cela répond à la question : est ce qu'à des moments différents l'acteur agit de la même manière?

  • Le consensus qui est une opinion majoritaire dans le sens où une majorité de gens réagit de la même manière que l’acteur en présence de l'objet. Il répond à la question : est ce que cet acteur agit comme cela seul ou d'autres agissent pareillement?

Les individus vont attribuer la causalité au facteur dont la présence fait la différence entre l’occurrence et la non-occurrence de l’événement. Un faible consensus devrait conduire à des attributions à l'acteur ; une forte distinctivité à des attributions au stimulus ; une faible consistance à des attributions aux circonstances. Par exemple, une configuration en faible distinctivité, forte consistance et faible consensus (D-, CT+, CS-) devrait conduire à une attribution à l'acteur. D’un autre côté, une configuration de forte distinctivité, de forte consistance et fort consensus (D+, CT+, CS+) devrait conduire à des attributions au stimulus.

Comme le souligne dans sa thèse Scheidegger(2008), Kelley pointe la distinction entre attributions internes (dispositionnelles) et attributions externes (situationnelles). C’est la combinaison de ces trois sources d'informations qui permettront à l'individu d'inférer la cause de l'effet. L'attribution est dite externe, quand le stimulus est rendu responsable du comportement de l'acteur. Quand l'acteur est rendu responsable, l'attribution est dite interne.

Notre perception du monde est souvent liée à notre histoire. Nous attribuons une cause à un évènement en fonction de notre expérience, en élaborant des modèles de raisonnement inférentiel, comme un statisticien naïf prend en considération un certain nombre de co-variations (Heider, 1958 ; Jones & Davis, 1965 ; Kelley, 1967 : cité par Curie, 1998). Cette idée d'attribution en fonction de l'expérience permet, en 1972, à Kelley, d'introduire dans son modèle, la notion de « schème causal ».

Le schème causal est défini comme «une conception générale qu’a la personne concernant la manière dont certains types de causes interagissent pour produire un type d’effet particulier [...]. Le schème causal permet d’intégrer et d’utiliser des informations acquises à des occasions spatialement et temporellement distinctes » (Curie, 1998). Il explique ainsi que les individus utilisent les principes d'attribution causale, mais que c'est leur histoire personnelle qui guiderait de telles heuristiques de jugements quant à l'interprétation des faits auxquels ils sont soumis. (Verlhiac, 2000).

De nombreuses études portent sur l'importance, dans leur jugement, de la perception que les individus ont de la victime. Ainsi, les individus jugent en fonction du statut social (Jones & Aronson, 1973), de la beauté, du bon caractère de la victime.

 

Bibliographie :

Chaikin A.L. et Darley J.M. ( 1973). Victim or perpetrator : defensive attribution of responsability and the need for order and justice. Journal of Personality and Social Psychology, 25, 268-275.

Curie J., (1998-2), Le discours de la compétence ou l’expert et la diseuse de bonne aventure, Education permanente, 155, 133-143.

Lerner. In: Archives des sciences sociales des religions. N. 53, JANVIER MARS 1982. pp. 145-163.

Gineste M. (1982) Les inférences sociales, L'année psychologique,82 (1), 189-208.

Hardy-Massard, S.Arbitraire et mécanismes socio-cognitifs d’attribution dans les décisions de futurs, Les Cahiers de Psychologie politique [En ligne], numéro 8, .

URL : http://a.dorna.free.fr/RevueNo8/Rubrique2/R2SR2.htm

Hilton D. J. (2002). Le jugement de la causalité et l'explication causale. Politzer G.(ed). Le raisonnement humain. Paris: Lavoisier

Jones C. et Aronson E. (1973). Attribution of fault to a rape victim as a function of responsability of the victim. Journal of Personality and Social Psychology, 26, 415-419

KARSENTY, L.( 1996/2), Une définition psychologique de l'explication, Intellectica, 23, 327-345

Kelley, H.H.(1973), The Processes of Causal Attribution, Américan Psychologist, 107-128.

Kelley, H. H., Michela, J. L. (1980). Attribution theory and research. Annual Review of Psychology 31: 457-501

Lerner M.J. et Simmons C.H. (1966). Observer's reaction to the "innocent victim" : compassion or rejection ? Journal of Personality and Social Psychology, 4, 203-210.

Lhuilier, (2005).Clinique du travail : enjeux et pratiques, .Pratiques psychologiques 12 (2006) 205219

Louche, C.(2003). Psychologie sociale des organisations, Liège : Armand Colin.

McArthur, L. A.(1972), The how and what of why: Some determinants and consequences of causal attribution, Journal of Personality and Social Psychology, 22(2), 171-193

Orvis, B.R., Cunningham, J.D. &. Kelley,H.H. (1978) A Closer Examination of Causal Inference: The Roles of Consensus, Distinctiveness, and Consistency Information,Journal ol Personality and Social Psychology,32 (4), 605-616.

Passer, M.W., Kelley, H.H. & Michela,J.L.(1978). Multidimensional Scaling of the Causes for Negative Interpersonal Behavior, Journal of Personality and Social Psychology, 36 (9), 951-962.

Rolland, J.P. (2006). Comment évaluer un test?. Levy-Leboyer C., Louche C. et Rolland J.P. (eds). RH, les apports de la psychologie du travail. Paris : Editions d'Organisation.

Scheidegger R. (2008). Justification du système économique et perception du travail en groupe. Thèse, Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne.

Verlhiac J.-F.(2000). L'effet de Faux Consensus : une revue empirique et théorique, L'année psychologique, 100 (1), 141-182.

Wimer, S. & Kelley, H.H. (1982). An Investigation of the Dimensions of Causal Attribution, Journal of Personality and Social Psychology, 43 (6), 1142-1162.

 

2) Les théories de l'attribution : les biais attributifs

 

De nombreux travaux ont montré que le processus d’attribution peut engendrer des erreurs de jugement. Ross (1977) appelle erreur fondamentale la tendance d’un sujet observateur à surestimer le rôle des facteurs internes, et à sous-estimer le rôle des facteurs externes dans l’explication de la conduite des autres : on attribue de façon abusive la cause d’un comportement à la personne plutôt qu'à la situation. Les causes internes dans l’explication du comportement d’autrui seraient dues à un besoin de contrôle, à un besoin de justice sociale, à un besoin de compréhension.

 

Il existe également un biais acteur-observateur. Ainsi, nous avons tendance à donner une explication interne (c'est à dire dues aux caractéristiques de l'individu) du comportement d’autrui et une explication externe (c'est à dire dues aux circonstances) pour notre propre comportement (Gineste, 1982 ; Verlhiac, 2000).

Cette « valorisation sociale des explications qui accentuent le poids de l'acteur comme facteur causale » définit la norme d'internalité selon Dubois, cité par Gangloff (1998). Ceci expliquerait le biais de désirabilité puisque les explications internes sont valorisées dans de nombreuses situations d'apprentissage (tant dans la famille qu'à l'école ou lors des formations à Pôle Emploi).

 

 

BIBLIOGRAPHIE

Castra, D., Pascual, A.(2004). L’insertion professionnelle des publics précaires : une alternative au recrutement concurrentiel. Revue Européenne de Psychologie Appliquée 53 (3-4), 167–178.

Gangloff B.(1998). Niveau hiérarchique, style de management et infortunes de la norme d'internalité, Revue Québécoise de Psychologie, 19(2), 29-45.

Gangloff, B., Abdellaoui, S. & Personnaz, B. «De quelques variables modulatrices des relations entre croyance en un monde juste, internalité et allégeance : une étude sur des chômeurs», Les Cahiers de Psychologie politique [En ligne], numéro 11, Juillet 2007.

URL : http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=559

Gineste M. (1982) Les inférences sociales, L'année psychologique,82 (1), 189-208.

Hardy-Massard, S.Arbitraire et mécanismes socio-cognitifs d’attribution dans les décisions de futurs, Les Cahiers de Psychologie politique [En ligne], numéro 8, .

URL : http://a.dorna.free.fr/RevueNo8/Rubrique2/R2SR2.htm

Hilton D. J. (2002). Le jugement de la causalité et l'explication causale. Politzer G.(ed). Le raisonnement humain. Paris: Lavoisier 

Louche, C.(2003). Psychologie sociale des organisations, Liège : Armand Colin.

Passer, M.W., Kelley, H.H. & Michela,J.L.(1978). Multidimensional Scaling of the Causes for Negative Interpersonal Behavior, Journal of Personality and Social Psychology, 36 (9), 951-962.

Verlhiac J.-F.(2000). L'effet de Faux Consensus : une revue empirique et théorique, L'année psychologique, 100 (1), 141-182.

Wimer, S. & Kelley, H.H. (1982). An Investigation of the Dimensions of Causal Attribution, Journal of Personality and Social Psychology, 43 (6), 1142-1162.

 

3) La croyance en un monde juste

 

 

4) Validation de la théorie de co-variance par Mc Arthur (1972)

 

 

5) La norme d'allégeance

 

 

6) Pourquoi appliquer le modèle de Kelley à une situation de Harcèlement Moral?

 

 


suite de l'article : Les théories de l'attribution selon Kelley

                                théories de l'attibution : Les biais attributifs

                                la croyance en un monde juste

                                Validation de la théorie de co-variance par Mc Arthur (1972)

                                la norme d'allégeance

                                pourquoi appliquer le modèle de Kelley à une situation de Harcèlement moral?

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article