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La psychologie du travail a-t-elle sa place dans le monde des RH?

Explication naïve et Harcèlement Moral

 

Pour poursuivre ma réflexion, je vous livre ma recherche sur : "l'explication naïve et harcèlement moral".

 

L'objectif de cette recherche qui s'inscrit dans les lignées des nombreuses études menées depuis Kelley (1967) sur les théories de l'attribution, est de montrer à travers l'exemple du harcèlement moral, que les sujets attribuent les causes d'un événement en fonction de trois informations principales : le consensus, la distinctivité et la consistance. Il s'agit aussi de montrer l'influence de la croyance dans un monde juste (BJW, Lerner, 1966) et de la norme d'allégeance (Gangloff, 2007) sur les attributions.

 

Deux hypothèses sur les trois reprises de Mc Arthur ont été confirmées. De plus, les deux hypothèses suivantes qui veulent montrer l'influence de la BJW et de la norme d'allégeance n'ont pas été validées.


Finalement, la recherche conduit à s'interroger sur le nombre total d'informations requises pour que les sujets analysent une situation et attribuent la cause de l'événement à une personne, au stimulus ou aux circonstances.

 

1) Les théories de l'attribution selon Kelley

 

 

L'individu cherche à contrôler les événements. Pour cela, il note les différents indices qui lui permettront d'inférer les caractéristiques, les intentions, les qualités de l'individu en face ou de l'évènement qui a eu lieu. Cet ensemble d'inférences est désigné sous le terme « d'attribution causale ». Ce mécanisme se développe dès que « la situation ne serait pas claire, lorsque l'information serait insuffisante ou ambiguë » (Gineste, 1982). Il existe plusieurs théories de l'attribution causale.

Cette recherche se base sur la théorie de la co-variation de Kelley, développée au cours du temps grâce aux apports et critiques de ses contemporains.

 

Pour Kelley, les études sur les théories de l'attribution commencèrent avec les travaux de Heider en 1958. Celui ci joua un rôle central dans l'organisation et la définition des théories de l'attribution. Cette théorie explique comment les individus attribuent des explications causales à des évènements, alors même qu'ils n'ont pas tous les éléments leur permettant d'analyser cette situation. Cette manière naïve du « monsieur tout le monde » fut dénommée par Heider « psychologie naïve » (Kelley, 1973) pour qui, attribuer une cause à un événement, c'est le rendre prévisible, donc maîtrisable.

 

Il existe deux types d'attributions. L'une interne tend à expliquer le comportement de l'individu par son caractère, ses traits de personnalité. L'autre externe consiste quant à elle à expliquer le comportement d'un individu en fonction des circonstances.

Heider souligne la distinction entre attribution interne et externe. Il parle de « causalité personnelle », liée à l'acteur, et de « causalité impersonnelle », indépendante de l'acteur.

 

Heider (1958) a noté que les individus ont tendance à dévaloriser une personne à qui il arrive des malheurs (Lerner & Simmons, 1966). Les études de Lerner montrent que des observateurs, qui estimaient ne pouvoir changer le destin d'une victime innocente, rejetaient la victime en la décrivant en tant que personne indésirable. De même, un agresseur justifiait son attitude en se persuadant que la victime était responsable de son sort (Lerner & Simmons, 1966 ; Lerner & Matthews, 1967).

 

Pourtant, Chaikin & Darley (1973) constatent que, si un observateur estime pouvoir lui aussi être victime, alors il pourrait ne pas rejeter la victime et cela en fonction de la gravité de l'évènement. Il serait donc plus enclin à condamner l'acteur du préjudice causé à la victime.

Jones et Davis (1965) estiment, quant à eux, qu'un acte est volontaire et que, parce qu'il est estimé volontaire, il peut être interprété par l'individu. Ainsi, l'explication causale d'un acte peut être attribuée à des particularités personnelles de l'acteur (son caractère), c'est à dire à des attributions internes. Toutefois, pour interpréter un événement on ne peut nier l'importance de la situation qui a obligé l'acteur d'agir de telle ou telle manière.

 

Kelley (1967) suppose que les gens analysent les causes tout comme les scientifiques utilisent l’analyse de la variance pour déterminer les causes du comportement. Afin de déterminer la cause d'un évènement, l'individu agit comme un expert qui construit et examine trois conditions expérimentales de contrôle pour tester chaque hypothèse causale. Il utilise donc la méthode de différence de Mill pour déterminer quel facteur est responsable de la différence entre l’occurrence et la non-occurrence de l’événement, et donc quel facteur se trouve être ainsi la cause de l’événement.

 

La méthode de Mill est le repérage des conditions à la fois suffisantes et nécessaires pour qu'un événement apparaisse. Un facteur est dit « suffisant » si sa présence correspond à la présence de l'évènement. Un facteur est dit « nécessaire » si son absence coïncide avec l'absence de l'évènement.

 

Ainsi, Kelley & Michela (1980) définissent la cause comme étant « la condition qui est présente quand l'effet est présent et absente quand l'effet est absent ». Cependant, il semble que les individus peuvent également expliquer un événement par une comparaison entre différentes situations qui se ressemblent plus ou moins mais dans lesquelles l'effet n'apparaît pas (Karsenty, 1996). Ceci impliquerait qu'un individu attribue une cause à tel ou tel événement en fonction de ses connaissances.

 

Kelley a donc, au fil du temps, développé son modèle de la co-variation qui explique que la cause supposée varie en même temps que l'explication donnée (Kelley, 1967, 1973 ; Orvis, Gunningham & kelley, 1978 ; Passer, Kelley & Michela 1978, Kelley & Michela, 1980 ; Wimmer & Kelley, 1982).

Ainsi, les individus se basent sur trois sources d'information pour donner une explication causale à un événement. L'évènement est un effet/acte que réalise l'acteur/l'individu quand apparaît l'objet/stimulus.

 

Ces trois sources sont :

  • La différenciation ou distinctivité du stimulus existe si l’effet ne se constate qu’en présence du même objet et qu'en présence de cet objet précis et pas d'un autre. Cela répond à la question : est ce que l'acteur se comporterait ainsi dans d'autres circonstances ou avec d'autres objets?

  • La consistance existe quand l’objet est présent, l’acteur crée l'effet en sa présence. Cela répond à la question : est ce qu'à des moments différents l'acteur agit de la même manière?

  • Le consensus qui est une opinion majoritaire dans le sens où une majorité de gens réagit de la même manière que l’acteur en présence de l'objet. Il répond à la question : est ce que cet acteur agit comme cela seul ou d'autres agissent pareillement?

Les individus vont attribuer la causalité au facteur dont la présence fait la différence entre l’occurrence et la non-occurrence de l’événement. Un faible consensus devrait conduire à des attributions à l'acteur ; une forte distinctivité à des attributions au stimulus ; une faible consistance à des attributions aux circonstances. Par exemple, une configuration en faible distinctivité, forte consistance et faible consensus (D-, CT+, CS-) devrait conduire à une attribution à l'acteur. D’un autre côté, une configuration de forte distinctivité, de forte consistance et fort consensus (D+, CT+, CS+) devrait conduire à des attributions au stimulus.

 

Comme le souligne dans sa thèse Scheidegger(2008), Kelley pointe la distinction entre attributions internes (dispositionnelles) et attributions externes (situationnelles). C’est la combinaison de ces trois sources d'informations qui permettront à l'individu d'inférer la cause de l'effet. L'attribution est dite externe, quand le stimulus est rendu responsable du comportement de l'acteur. Quand l'acteur est rendu responsable, l'attribution est dite interne.

 

Notre perception du monde est souvent liée à notre histoire. Nous attribuons une cause à un évènement en fonction de notre expérience, en élaborant des modèles de raisonnement inférentiel, comme un statisticien naïf prend en considération un certain nombre de co-variations (Heider, 1958 ; Jones & Davis, 1965 ; Kelley, 1967 : cité par Curie, 1998). Cette idée d'attribution en fonction de l'expérience permet, en 1972, à Kelley, d'introduire dans son modèle, la notion de « schème causal ».

 

Le schème causal est défini comme «une conception générale qu’a la personne concernant la manière dont certains types de causes interagissent pour produire un type d’effet particulier [...]. Le schème causal permet d’intégrer et d’utiliser des informations acquises à des occasions spatialement et temporellement distinctes » (Curie, 1998). Il explique ainsi que les individus utilisent les principes d'attribution causale, mais que c'est leur histoire personnelle qui guiderait de telles heuristiques de jugements quant à l'interprétation des faits auxquels ils sont soumis. (Verlhiac, 2000).

 

De nombreuses études portent sur l'importance, dans leur jugement, de la perception que les individus ont de la victime. Ainsi, les individus jugent en fonction du statut social (Jones & Aronson, 1973), de la beauté, du bon caractère de la victime.

 

2) Les théories de l'attribution : les biais attributifs

 

De nombreux travaux ont montré que le processus d’attribution peut engendrer des erreurs de jugement. Ross (1977) appelle erreur fondamentale la tendance d’un sujet observateur à surestimer le rôle des facteurs internes, et à sous-estimer le rôle des facteurs externes dans l’explication de la conduite des autres : on attribue de façon abusive la cause d’un comportement à la personne plutôt qu'à la situation. Les causes internes dans l’explication du comportement d’autrui seraient dues à un besoin de contrôle, à un besoin de justice sociale, à un besoin de compréhension.

 

Il existe également un biais acteur-observateur. Ainsi, nous avons tendance à donner une explication interne (c'est à dire dues aux caractéristiques de l'individu) du comportement d’autrui et une explication externe (c'est à dire dues aux circonstances) pour notre propre comportement (Gineste, 1982 ; Verlhiac, 2000).

Cette « valorisation sociale des explications qui accentuent le poids de l'acteur comme facteur causale » définit la norme d'internalité selon Dubois, cité par Gangloff (1998). Ceci expliquerait le biais de désirabilité puisque les explications internes sont valorisées dans de nombreuses situations d'apprentissage (tant dans la famille qu'à l'école ou lors des formations à Pôle Emploi).

 

3) La croyance en un monde juste

 

Un constat, lors d'actes de violence à l'encontre d'une personne est la relative passivité des spectateurs. Selon Sanchez-Mazas, « la passivité de l'entourage, quant à elle, peut être attribuée à l'idéologie globale de la croyance en un monde juste, qui contribue à blâmer la victime elle-même ».(Sanchez-Mazas, 2004, p84).

 

Lerner, père de la Théorie de la Croyance en un Monde Juste, démontre que cette croyance en un monde juste est présente dans notre société. Le monde serait logique et cohérent, rien ne serait dû au hasard. Cette idée est exprimée par le besoin de contrôle des individus. Ce principe de cohérence est défini par la Justice. En d'autres termes: « Chacun reçoit ce qu’il mérite et mérite ce qui lui arrive » (Lerner, 1965, cité par Deconchy, 1982). Cette idée de justice permet de rendre acceptable l'existence du mal et de la souffrance et rend compte de la capacité des individus à vaquer à leurs occupations mêmes anodines alors que l'injustice est à leurs côtés (Lerner & Simmons, 1966 ; Lerner & Matthews, 1967 ; Chaikin & Darley, 1973).


Suite aux expériences de Milgram (1964), Lerner et Simmons (1966) ont élaboré une échelle qui mesure la croyance en un monde juste. Cette échelle se nomme BJW, initiales de croyance en un monde juste en anglais. Ces auteurs ont comparé les scores obtenus par des sujets soumis à une expérience se rapprochant de celle de Milgram. Ils notent que les sujets qui ont un score élevé à cette échelle montrent une tendance à dénigrer les caractéristiques et les attributs d'une victime innocente. De plus, ces mêmes sujets estiment que l'expérience mise en place est importante et ne lui trouvent aucune cruauté. Une application de cette croyance peut être décrite ainsi : «Une femme a d’autant plus de chance d’être violée qu’elle est attractive »et quand on présente à des sujets des cas de femmes violées peu attractives, elles sont jugées plus responsables que les femmes attractives.

Pour calculer un score BJW chez les individus, Rubin et Peplau (1975) ont créé leur échelle, validée, retravaillée par d'autres auteurs. ( Sorrentino et Hardy, 1974 ; Zuckerman, 1975 cités par Deconchy, 1982 ; Gangloff ; Gangloff, Abdellaoui et Personnaz, 2007). Bègue & Muller (2006) ont simplifié cette échelle en la divisant en deux parties : la BJW-O (Belief in a Just World for Other) qui calcule la croyance en un monde juste de l'individu par rapport à ce qui peut arriver aux autres et la BJW-S (Belief in a Just World for self) qui calcule la croyance en un monde juste de l'individu par rapport à ce qui peut lui arriver à lui même (Bègue, 2005 ; Bègue & Muller 2006).

Ces auteurs ont étudié l'implication de la croyance en un monde juste dans la minimisation de l'injustice infligée et l'action de la BJW-S comme un facteur protecteur contre des réactions agressives lors d'une situation frustrante.

 

 

4) Validation de la théorie de co-variance par Mc Arthur (1972)

 

 

Mc Arthur, en 1972, propose une validation expérimentale des propositions de base de la théorie de la co-variance de Kelley. Il élabore huit scenarii croisant ces trois variables à deux modalités que sont : une distinctivité forte (D+) ou faible (D-), une consistance forte (CT+) ou faible (CT-) et un consensus fort (CS+) ou faible (CS-). Il recherchait quelle combinaison entre la distinctivité, la consistance et le consensus amenait à une explication d'une attribution en faveur de l'acteur, du stimulus ou des circonstances.

 

Pour cela, il propose à des étudiants un des huit scenarii composés à partir de l'amorce « le comédien fait rire John » et du croisement des six assertions suivantes :

  • distinctivité forte :« presque aucun autre comédien ne fait rire John »

  • distinctivité faible : « presque tous les comédiens font rire John »

  • consistance forte : « dans le passé, ce comédien a presque toujours fait rire John »

  • consistance faible : « dans le passé, ce comédien n'a presque jamais fait rire John ».

  • consensus fort : « presque tous ceux qui entendent ce comédien ont ri »

  • consensus faible : « presque personne d'autre qui entend ce comédien n' a ri »

Il obtient ainsi, le scenario (D-, CT+, CS-) suivant : « le comédien fait rire John. Presque personne d'autre qui entend ce comédien n'a ri. Presque tous les comédiens font rire John. Dans le passé, ce comédien a presque toujours fait rire John ». Il obtient de la même manière le scenario (D+, CT-, CS+) : « Le comédien fait rire John. Presque aucun autre comédien ne fait rire John. Dans le passé, ce comédien n'a presque jamais fait rire John. Presque tous ceux qui entendent ce comédien ont ri  ».

 

Puis par une analyse de la variance, il démontre :

  • qu'une configuration en faible distinctivité, forte consistance et faible consensus (D-, CT+, CS-) conduit à une attribution d’une cause du côté de l'acteur (e.g.,John) et cela bien plus qu'une configuration avec une haute distinctivité, une faible consistance et un haut consensus (D+, CT-, CS+). La distinctivité est l'information la plus importante pour l'individu quand il attribue une cause, puis c'est la consistance de l'événement qui importe. L'information sur le consensus a l'effet le moins important sur l'analyse du sujet pour attribuer les causes.

  • De même, une configuration de forte distinctivité, forte consistance et fort consensus (D+, CT+, CS+) conduit à des attributions au stimulus (e.g., le comédien) et cela bien plus qu'une configuration avec une distinctivité basse, une consistance basse et un bas consensus (D-, CT-, CS-). Dans ce cas de figure aussi, l'information la plus importante, pour le sujet lors de son analyse, est d'abord la distinctivité puis la consistance et enfin le consensus.

  • Les sujets attribuaient les causes aux circonstances quand la consistance est faible (CT-) et cela bien plus que si la consistance est forte (CT+). Le consensus n'a apparemment pas d'influence significative quant à l'attribution de la cause aux circonstances. L'information la plus importante, pour les sujets pour attribuer la cause aux circonstances, est ici la consistance puis la distinctivité.

 

Il remarque également l'influence modératrice d'une faible consistance (CT-) sur l'association consensus/distinctivité que ce soit dans l'attribution causale au stimulus ou à la personne.

La tendance d'un consensus faible (CS-) de produire une fréquence d'attribution à l'acteur est supérieure à un consensus fort (CS+), mais est diminuée par la présence dans le scenario d'une distinctivité forte (D+). De même, la tendance de produire une attribution au stimulus d'un consensus fort (CS+) est supérieure à celle d'un consensus faible (CS-) en présence d'une distinctivité faible (D-).

 

5) La norme d'allégeance

 

Les attributions internes ou externes ont été observées par de nombreux chercheurs. Jean -Léon Beauvois, en 1984, observe que la surestimation du poids de l’acteur comme facteur causal est une constante dans les recherches portant sur l'attribution causale. Il énonce alors, pour la première fois, le concept de norme d'internalité.

 

Par ailleurs, la plupart des recherches traitant d'internalité, telles que par exemple celles portant sur la prédominance des croyances en un contrôle interne des renforcements ou encore celles étudiant le biais d’auto-complaisance (tendance à attribuer ses succès à des causes internes et ses échecs à des causes externes) venant confirmer cette tendance sociale à préférer une explication interne plutôt qu'externe.(Castra & Pascual, 2004)


Une échelle d'internalité a donc été établie pour mesurer la norme d'internalité. Cette norme peut être définie comme une valorisation apprise et relativement partagée dans les groupes sociaux. Elle favorise les explications qui accentuent le rôle causal de l’acteur dans ce qu’il fait et dans ce qui lui arrive. Pourtant, on n'explique pas de la même manière les comportements selon que nous sommes acteur ou observateur de ces comportements. Ainsi, l'individu a tendance à expliquer son propre comportement par des attributions externes, alors qu'il aurait tendance à expliquer le comportement d'autrui par des attributions internes.

 

La norme d'internalité serait associée à l'exercice du pouvoir (Beauvois et Le Poultier, cité par Gangloff, 1998). Les internes, qui ne se posent pas de question sur l'environnement, s'opposeraient aux externes qui auraient en eux « le germe de la contestation » (Gangloff, 1998).

 

Selon Gangloff, des personnes allégeantes excluent alors de leurs explications les causes environnementales et prônent les causes personnologiques. Leurs recherches ont ainsi conduit à parler non plus de "norme d'internalité" mais de "norme d'allégeance". Celle-ci pourrait être définie comme la valorisation sociale des individus qui, que ce soit de manière interne ou externe, excluent, dans leurs explications de ce qui leur arrive ou de ce qu'ils font, toute responsabilité critique de l'environnement social (Gangloff, 1998).

 

En générale, la Croyance en un Monde Juste est corrélée avec l'internalité. Selon Gangloff, Abdellaoui et Personnaz (2007), il apparaît qu'en fait les échelles d'internalité mesurent l'intériorisation de la norme d'allégeance.

Gangloff et Caboux (2003) ont créé une échelle d'allégeance, composée de douze items, échelle validée à nouveau dans une recherche ultérieure de Gangloff, Abdellaoui et Personnaz (2007).

Ces auteurs (2007) ont trouvé une corrélation positive entre croyance en un monde juste et la norme d'allégeance.

 

Dans leurs études les corrélations entre les deux échelles sont significatives. «L'injustice conduirait à une dissonance cognitive nécessitant, pour son rééquilibrage, un rétablissement de la justice, mais rétablissement qui nécessiterait souvent des conduites protestataires, c'est à dire des conduites en opposition avec la norme d'allégeance. Le seul moyen de retrouver un équilibre cognitif sans déviance par apport à l'allégeance serait alors une négation de l'injustice, une affirmation péremptoire selon laquelle le monde est juste, cette affirmation passant par la responsabilisation des victimes. » (Gangloff, Abdellaoui et Personnaz, 2007).

 

6) Pourquoi appliquer le modèle de Kelley à une situation de Harcèlement Moral? 

 

La période de 1999-2002 connut une pléthore d'articles, de livres, de documentaires et d'interview dans les journaux télévisés sur le sujet. Cette période s'est close par le vote de la loi du 17 janvier 2002 condamnant le harcèlement moral.

 

La définition légale paraît d'ailleurs une bonne synthèse des définitions de Debout (2001), Dejours (1998), Hirigoyen (1998) et Leymann (1996). Ainsi, dans cette loi, la notion de harcèlement moral est définie comme "un ensemble d'agissements répétés qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits du salarié et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel" (Code du Travail, article L.122-49, alinéa 1).

 

En France, Dejours est l'un des premiers à s'intéresser auxconditions d'exécution du contrat de travail et à la psychosociologie de la relation de travail. Il constate une évolution dans l'entreprise depuis 1998. L'individu est isolé dans le collectif. Les actes agressifs du harceleur deviennent banals, et semblent nécessaires, voire légitimés par la situation économique, en somme par le contexte (charge de travail). Le harcèlement moral est noyé dans les autres souffrances au travail. Il n'est plus reconnu en tant que problème majeur. Mais il est banalisé. De plus, il apparaît un nouveau type de harceleur : Monsieur et Madame "tout-le-monde" qui se sentent, de par la pression exercée par leur hiérarchie, obligés de harceler leurs subordonnés ou leurs collègues par crainte d'éventuelles représailles ou tout simplement du fait de la banalisation de l'injustice sociale (Dejours,1998).

 

Le harcèlement sexuel est souvent utilisé comme élément de harcèlement moral. Ainsi, Sanchez-Mazas (2004) constate que, dans les cas de harcèlement sexuel, les individus accordent beaucoup d'importance à l'attitude et au comportement de la victime au détriment de ceux du harceleur, rendant implicitement la victime responsable de ce qui lui arrive parce qu'elle a osé résister.


Nous pouvons, à partir de la théorie de co-variation de Kelley selon la méthodologie de Mc Arthur, savoir à qui les individus attribuent la responsabilité d'un harcèlement : à la victime/ le stimulus, aux circonstances ou au harceleur/l'acteur, c'est à dire plutôt à des causes environnementales ou personnologiques.

 

Comprendre comment les individus attribuent la responsabilité d'un harcèlement plutôt à la victime ou aux circonstances qu'au harceleur, n'est pas facile. Souvent, l'observateur n'a accès qu'à peu d'éléments pour se positionner quant à la réalité d'un harcèlement moral. Ces éléments de base sont souvent :

  • le consensus ou non fait autour du rejet de la victime, entrainant un harcèlement de groupe envers la victime,

  • la répétition dans le temps des actes, donc une certaine consistance des faits

  • et l'acharnement du harceleur sur une seule victime ou sur un groupe, ce qui dans ce cas pourrait signifier à l'opposé du harcèlement une difficulté à vivre en société.

Ces éléments sont comparables à ceux évoqués par Kelley dans son modèle. C'est pourquoi l'utiliser paraît une excellente solution pour traiter ce problème d'attribution.

Nous avons alors les éléments suivants :

  • un effet : le harcèlement

  • un acteur : le harceleur, Monsieur H.

  • un stimulus : la victime, Madame O.

Et avec les trois sources d'information suivantes :

  • pour la distinctivité, « Monsieur H. ne s'en prend qu'à madame O. » (D+) s'oppose à « Monsieur H. s'en prend à tout le monde » (D-)

  • pour la consistance dans le temps : nous retrouvons cette idée d'agissements répétés : « Monsieur H s'en prend toujours à Madame O. » (CT+) versus « c'est la première fois que Monsieur H s'en prend à Madame O. » (CT-).

  • Pour le consensus : nous décrivons une situation où « Monsieur H. est la seule personne à s'en prendre à Madame O. » (CS-) versus « tous les collaborateurs de Madame O s'en prennent à elle » (CS+).

 

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